Extraits de :
La France a une très mauvaise gestion des rythmes scolaires", selon M. Meirieu
LEMONDE.FR | 25.04.08 | 16h16  •  Mis à jour le 09.05.08 | 18h20

"La suppression du samedi matin va encore alourdir les journées existantes et accroître la fatigue scolaire, qui est aujourd'hui l'une des causes majeures de l'échec", selon le pédagogue Philippe Meirieu.

Mais là, le gouvernement veut réformer en faisant des économies. Je crains que la logique strictement budgétaire ne l'emporte sur la logique pédagogique, et qu'effectivement des enseignements soient sacrifiés. 

c_essentiel :  Quel avis donneriez-vous à une jeune enseignante du primaire quant aux nouveaux programmes centrés autour du français - maths et la morale ?   

Philippe Meirieu :  Les nouveaux programmes tentent d'effectuer un recentrage sur "les fondamentaux" : lire, écrire, compter, savoir se comporter en "citoyen français". Bien sûr, nul n'est contre de tels objectifs et, d'ailleurs, l'immense majorité des enseignants du premier degré les poursuivent depuis de nombreuses années. 

Ce qui est, en réalité, en jeu dans ces nouveaux programmes, c'est l'équilibre entre les temps de découverte et les temps de formalisation nécessaire des savoirs. 

Il n'est pas question de nier l'importance de la mémorisation et de l'acquisition des règles grammaticales et arithmétiques, mais je crois, pour ma part, que ces mécanismes doivent être acquis à travers des enseignements vivants qui impliquent les élèves et qui leur permettent de découvrir le sens des savoirs. 

Par ailleurs, il faut bien reconnaître que, même s'ils sont contraignants, les programmes donnent quand même une marge de liberté importante aux enseignants. 

Le ministre n'a cessé de le rappeler : il faut utiliser cette marge de liberté, en particulier pour mettre en place des activités structurées et mobilisatrices pour les élèves. 

Il me semble que les jeunes enseignants ne doivent pas renoncer à leurs perspectives pédagogiques, à faire de leur classe un lieu de vie et d'expression et, simultanément, d'acquisition rigoureuse des savoirs. 

lol :  Une réforme qui va plutôt dans le bon sens, selon vous alors ? 

Philippe Meirieu :  Non, pas du tout. Les programmes de 2002 étaient beaucoup plus ambitieux et équilibrés. La dimension culturelle était beaucoup plus grande, et l'ouverture sur des activités pédagogiques variées était clairement affirmée. 

Les programmes de 2008 fixent des objectifs beaucoup plus limités et techniques. Ce sont, pour l'essentiel, des objectifs quantifiables qui laissent échapper toute une part de l'activité pédagogique. 

Je crois qu'il faut que les enseignants, tout en suivant les programmes auxquels ils sont confrontés aujourd'hui, continuent à mener un travail pédagogique de fond et ne se rabattent pas sur une pédagogie du perroquet. 

Tintin au Tibet :  Que pensez-vous de la fermeture des écoles le samedi matin ? 

Philippe Meirieu :  J'y suis très hostile. Pour plusieurs raisons : d'une part, c'est, de fait, la généralisation de la semaine de quatre jours. Or, la France a déjà une très mauvaise gestion des rythmes scolaires, avec des journées trop longues et trop peu de journées d'école dans l'année. 

La suppression du samedi matin va encore alourdir les journées existantes et accroître la fatigue scolaire, qui est aujourd'hui l'une des causes majeures de l'échec. 

Les élèves ont perdu plus d'une heure de sommeil par jour depuis trente ans : ils sont excités, stressés, et moins bien disposés à entrer dans les exercices scolaires. 

D'autre part, je pense qu'on aurait dû utiliser le samedi matin pour améliorer les relations entre les familles et l'école : il était possible par exemple de demander aux enseignants d'ouvrir systématiquement l'école aux familles le samedi pour améliorer la connaissance du système scolaire, des pratiques pédagogiques, et permettre de nouer un dialogue sur des questions qui intéressent à la fois les professeurs et les parents. 

Enfin, je crois que le système de rattrapage qui est proposé pour les élèves en difficulté ne permettra pas efficacement de leur apporter le soutien nécessaire : ils risquent de se sentir punis de venir en classe plus que leurs camarades, et cela pourra parfois être contre-productif. 

marc :  En quoi la suppression de 3 heures de cours le samedi matin et la réduction de la semaine de cours à 24 heures peuvent-elles accroître la "fatigue scolaire" ? 

Philippe Meirieu :  En fait, la véritable question c'est la journée scolaire, qui est trop lourde et qu'il faut réduire. Six heures de cours par jour pour des élèves de 8 ans, c'est excessif, et je préférerais des journées de quatre heures mieux réparties dans la semaine et dans l'année. Mais cela exige bien sûr une réflexion sur la mise en place d'activités complémentaires, culturelles ou sportives, qui aujourd'hui font défaut en France. 

Enfin, je trouve que, depuis plusieurs années, nous allons toujours dans le même sens : imposer aux élèves les contraintes des adultes en matière de week-ends, de vacances, de garderie, etc. Il faudrait plutôt s'intéresser aux besoins réels des enfants et réfléchir sur leur équilibre de vie. 

maximmm :  Comment expliquez-vous qu'à niveau de qualification égal, un enseignant est rémunéré de 20 à 40 % de moins que les cadres A de certaines administrations (impôts, trésor, etc.) ? N'est-ce pas une des principales raisons de la déprime du monde enseignant ? 1 300 euros net par mois en début de carrière pour un enseignant, n'est-ce pas tout simplement une honte ?   

Philippe Meirieu :  Le manque de reconnaissance sociale et financière des enseignants est effectivement très grave aujourd'hui. C'est l'une des principales raisons du malaise. 

Probablement a-t-on profité de la féminisation massive de ce métier pour ne pas trop en augmenter les salaires, ce qui est proprement scandaleux. 

Dans l'histoire pourtant, les professeurs n'ont guère été mieux payés qu'aujourd'hui. Mais ils jouissaient d'une estime sociale et d'un statut qui pouvaient compenser ce déficit financier. 

Par ailleurs, les difficultés du métier étaient moindres : aujourd'hui, on attend du professeur qu'il assume des fonctions qui ont été progressivement abandonnées par la religion, la collectivité et la famille. On attend de lui qu'il promeuve des valeurs qui sont radicalement contraires à celles de la publicité et des médias. 

On exige qu'il fasse réussir tous les élèves... Tout cela est, je crois, une évolution normale, mais qui nécessite de repenser la place de l'enseignant dans la société, la nature de ses missions, sa formation, et, bien évidemment, sa rémunération. 

Elle est plus proche du formatage que de l'éducation, et si je devais souhaiter une chose, ce serait qu'on réhabilite le patrimoine et la formation pédagogiques dans tous les domaines. Célestin Freinet, Maria Montessori, Anton Makarenko, Lorenzo Milani, Pestalozzi, Oury, ont beaucoup de choses encore à nous apprendre.

Si nous ne les écoutons pas un peu, nous allons vraiment sacrifier une génération d'élèves. Les méthodes qui ont "fait leurs preuves", ce sont eux qui les ont proposées et ce sont eux qu'il faut écouter. 

Thierry :  Eh oui monsieur Meirieu, j'ai parfois le sentiment que les professeurs passent plus de temps à faire de la pédagogie qu'à enseigner. A qui la faute? 

Philippe Meirieu :  Pour moi, enseigner, c'est faire de la pédagogie ! Je ne vois pas comment on peut faire de la pédagogie sans enseigner. Enseigner, c'est inventer des moyens pour transmettre des savoirs, et c'est cela la pédagogie.